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propos du journalisme citoyen
Technologie: À propos du journalisme citoyen
Fondamentalement engagé, ce type de journalisme peut servir de
contrepoids aux dérives qui, quelquefois, affligent l'industrie des
communications
Michel
Dumais Édition du lundi 11 août
2003
Mots clés : Québec
(province), Informatique, Média
Trop souvent, dans les
réflexions tenues sur la Toile à propos des carnets Web, se trouvent
évacués les grands enjeux relatifs à cette nouvelle évolution du Web qui a
permis la naissance d'un nouveau type de journalisme, le journalisme
citoyen. Ce journalisme citoyen, de nature fondamentalement engagé, peut
servir de contrepoids aux dérives qui, quelquefois, affligent l'industrie
des communications. D'ailleurs, ne nous leurrons pas; c'est en partie à
cause d'une certaine crise de confiance envers les médias que plusieurs
internautes ressentent le besoin de s'engager et de prendre la plume pour
publier leurs réflexions pour le bénéfice du plus grand nombre.
Au cours de la dernière année, plusieurs événements ont
tranquillement érodé la confiance des citoyens envers les médias
traditionnels : la crise qu'a connue la rédaction du New York Times,
le «départ» de Russell Mills de l'Ottawa Citizen pour avoir enfreint les
politiques de la famille Asper, l'absence de recul et de sens critique des
médias américains lors de la guerre en Irak, la politique de convergence
de Quebecor et un certain dérapage médiatique entourant l'émission Star
Académie, etc. Même si pour certains, ce ne sont là que les soubresauts
normaux d'une industrie en pleine évolution, un fait n'en demeure pas
moins : le lecteur, auditeur, téléspectateur ou internaute affiche un
cynisme de plus en plus exacerbé à l'égard de cette industrie.
Car, pour ceux qui en douteraient encore, il s'agit bien d'une
industrie, avec des dirigeants beaucoup plus concernés par des objectifs
de rentabilité et les dividendes versés aux actionnaires que par
l'impartialité de l'information et de l'indépendance de ses artisans.
Avouons-le, nous sommes plutôt loin de l'époque glorieuse d'un Arthur
Sulzberger beaucoup plus préoccupé par la qualité de l'information et de
l'autonomie de ses journalistes, que de la rentabilité de sa propre
société éditrice, la New York Times Company.
Pour la radio et la télévision publique, cette crise de
confiance du citoyen envers l'industrie de l'information est une occasion
incroyable de mettre en valeur son impartialité devant les diktats
auxquels sont soumis les grands groupes privés de communication :
cotes d'écoute, tirages, augmentation des revenus publicitaires, etc. Pour
les dirigeants de tous les services publics de par le monde (Radio-Canada,
BBC, PBS et autres), cette crise est une occasion unique pour afficher
leur différence. Et rapidement.
Cependant, en attendant que le service public ne saisisse
cette occasion et qu'il transfère cette différence sur la Toile, le
citoyen -- Monsieur Joe Public -- constatant les dérives des médias privés
auxquels il accorde traditionnellement sa confiance, est susceptible de
porter une attention accrue à l'émergence d'un phénomène dont l'ampleur ne
se dément pas. Et c'est une des raisons derrière l'émergence d'un nouveau
journalisme, un journalisme plus engagé, moins orienté et plus ouvert
favorisant ainsi une bidirectionnalité : le journalisme citoyen. Et
la multiplication de carnets Web.
Crise de confiance
Mais cette crise de confiance
est-elle réelle ? Pour Pierre C. Bélanger, professeur au département
de communication de l'Université d'Ottawa, «il y a effectivement un
malaise dans la relation qu'entretient le citoyen avec les médias. C'est
très sain pour la démocratie quand on observe que des lumières rouges
s'allument ici et là. Cela démontre que le citoyen n'est pas aussi inerte
qu'on peut le croire.»
Et cette crise de confiance est bien
présente de l'autre côté de la frontière. Trois journalistes américains,
Dan Gillmor chroniqueur émérite au SanJose MercuryNews, Doc Searls,
journaliste et co-auteur du Cluetrain Manifesto et JD Lasica, rédacteur au
Online Journalism Review, constatent eux aussi que cette crise est bien
palpable et, selon Gillmor, «celle-ci ira en s'amplifiant. En ce moment,
le citoyen remet en question l'exactitude des faits rapportés et
l'impartialité des médias». Pour Gillmor, l'industrie se doit donc de
rehausser ses normes et de faire un meilleur travail.
Doc Searls
va beaucoup plus loin. «Je pense qu'il y a toujours eu des problèmes de
crédibilité, et pas seulement avec Monsieur Joe Public. Ces crises
résultent de ce nouvel écosystème journalistique créé par Internet.» Quoi
qu'il en soit, un fossé existe (et s'agrandit constamment) entre ce que
les médias rapportent et ce que le citoyen croit. Pour JD Lasica, «la
multiplication des sources d'informations a soudainement fait prendre
conscience au public que ce qu'ils lisent dans les journaux ou ce qu'ils
voient à la télé ne reflète pas nécessairement leur propre réalité.»
Et soudain, les blogues et le journalisme citoyen
C'est
probablement en réaction à cette crise de confiance que la dernière année
a vu la Toile exploser sous l'afflux de ces nouveaux espaces de réflexion,
de discussions et de publications que sont les carnet Web, connus aussi
sous le nom de blogues. Pour Pierre C. Bélanger, «sur le plan social, les
blogues sont une évolution naturelle de la technologie. Autrefois,
l'information était la chasse gardée des professionnels de l'information
que sont les journalistes. Or aujourd'hui, la masse dispose d'outils
conviviaux leur permettant de jouer le rôle de journaliste... ou de
relayeur». Un rôle de relayeur que Bélanger compare à celui de ces
orateurs qui font depuis toujours les délices de ceux qui fréquentent Hyde
Park, à Londres.
«J'ai malheureusement peur que trop souvent, ce
journalisme citoyen tombe dans un journalisme populiste et anecdotique.
Comprenez-moi, je ne repousse pas du revers de la main ce qui se fait sur
la Toile, bien au contraire. Je trouve bénéfique pour la profession
l'émergence de ce journalisme citoyen. Mais que ce soit pour du
journalisme traditionnel ou pour ce journalisme citoyen, j'ai toujours ce
même réflexe : Qui me parle ? Quelles sont ses sources ?
Sont-elles crédibles ? Et aussi, quel est le filtre utilisé par
l'éditeur de ce carnet ? Après tout, nul ne peut nier que chaque
média a son filtre, et que la même nouvelle peut être rapportée
différemment, selon que l'on lise Les Affaires ou Recto-Verso. Quand je
lis les Affaires, ou que je feuillette Recto-Verso, je connais la couleur
de leur filtre.»
Crédibilité, intégrité et anonymat
En
effet, si très souvent les billets postés sur un carnet Web sont du
matériel brut qui ne passe pas entre les mains d'un chef de pupitre ou
d'un éditeur, plusieurs carnets ont malgré tout un ensemble de filtres qui
ne les empêchent pas d'avoir une crédibilité bien établie sur la Toile en
plus d'être intègres.
Pour JD Lasica, du Online Journalism Review,
la majorité des blogueurs ne sont pas moins intègres que les journalistes.
«Les blogueurs sont des passionnés qui désirent de manière totalement
désintéressée partager leur passion. Ils ne le font pas pour l'argent. Or,
c'est principalement le journalisme institutionnel qui est montré du doigt
à propos d'histoires fabriquées, de conflits d'intérêts et de
comportements qui sont contraires à l'éthique. Attention, les blogueurs ne
sont pas tous honnêtes, mais les lecteurs qui fréquentent la blogosphère
et les carnets Web sont prompts à rapporter les erreurs factuelles et à
les dénoncer.»
D'ailleurs, Dan Gillmor, sur son carnet Web, le
déclare haut et fort et sans fausse gêne, «mes lecteurs en savent souvent
plus que moi sur un sujet». C'est pourquoi il n'éprouve aucun malaise à
demander à ceux-ci de l'aider à rédiger son prochain livre, Making the
News, qui justement étudiera en détail l'émergence de ce nouveau
journalisme et de son impact sur le journalisme traditionnel.
Ce
que fait aussi Doc Searls sur son carnet Web. «J'utilise régulièrement la
fenêtre qui m'est offerte par mon carnet Web pour solliciter de mes
lecteurs des informations sur un sujet en particulier. Une fois tous les
faits connus, le carnet Web est aussi un outil privilégié pour redonner à
la communauté sous forme de synthèse ce qu'elle m'a procuré en premier.»
Et Searls de vanter aussi le pouvoir de la communauté à
constamment valider les affirmations de l'un et de l'autre. «Les blogueurs
font un excellent boulot de vérification de l'information publiée par un
éditeur de carnet Web. Les meilleurs se font même un devoir de ne pas
publier une information ou une nouvelle sur leur carnet à moins d'être
totalement sûrs de leurs sources. En cas de doute, ceux-ci n'hésitent pas
à mettre leurs lecteurs en garde.»
Quid de l'anonymat alors ?
Pour JD Lasica, la réponse est fort simple : «je ne lis pas les
carnets Web anonymes, et je ne comprends pas ceux qui le font. La première
chose que je fais lorsque je me promène sur la Toile et que je lis un
nouveau carnet, c'est de rechercher l'identité de la personne et "ses
lettres de créances". Comment faire confiance aux propos publiés sur un
carnet lorsqu'on ne sait pas à qui l'on a affaire. Ce qui ne veut pas dire
que seuls les professionnels de l'information sont crédibles. Mais à tout
le moins, j'exige de savoir qui me parle.»
Dan Gillmor, lui, ne
fait confiance à aucun carnet anonyme. Purement et simplement. Mais Doc
Searls est beaucoup plus nuancé dans ses propos. «Je préfère lorsqu'un
blogueur se présente clairement. Personnellement, je n'aime pas les
carnets Web anonymes. Cependant, je lis certains carnets dont l'auteur
préfère garder l'anonymat ou encore qui sont publiés sous un pseudonyme.
Je trouve que leurs auteurs se mettent en position en position
défavorable. Mais c'est à eux de juger si l'anonymat est un avantage.»
Un code de déontologie du blogueur serait-il la solution ?
Plusieurs se sont essayés à en rédiger un, mais force est de constater que
personne n'y adhère vraiment. Des mécanismes pourraient-ils être implantés
pour permettre à la communauté de juger de la crédibilité et de
l'intégrité de l'ensemble des carnets Web de la blogosphère ? Cette
communauté réussit-elle, par son propre poids, à s'autoréguler ?
La semaine prochaine, nous aborderons les aspects sociaux, légaux,
éthiques et d'autorégulation du journalisme citoyen, mais surtout, nous
verrons comment celui-ci peut cohabiter en harmonie avec le journalisme
traditionnel. Nous examinerons comment les deux milieux peuvent tirer
parti l'un de l'autre de cette coexistence. De plus, la totalité des
échanges entre les personnes interviewées (plus de 30 pages de réflexion
et d'échange) sera disponible sur mon carnet Web la semaine prochaine, à
la suite de la publication de la seconde partie.
mdumais@ledevoir.com


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